Quand je débogue un système, j'ai un réflexe: je regarde ce qu'il fait vraiment, pas ce que la doc prétend qu'il fait. La filière française de recyclage des moquettes mérite exactement ce traitement. Le programme OPTIMUM affiche le mot recyclage partout. En creusant le procédé, on tombe sur autre chose: de la valorisation énergétique. Autrement dit, on brûle.
La nuance n'est pas un détail de vocabulaire. Elle change tout sur ce qu'il advient réellement de votre vieille moquette.
OPTIMUM, sur le papier, c'est carré#
Commençons par ce qui fonctionne, parce qu'il y a du sérieux derrière ce dispositif.
OPTIMUM est une association cofondée en 2010 par le fabricant Balsan et l'Union Française des Tapis et Moquettes (UFTM). Cette UFTM représente, selon Vanheede, environ 90 % du marché français des moquettes tuftées en dalles et lès. La gouvernance réunit aujourd'hui l'UFTM, l'UPMF-FFB, le groupe Vanheede et le logisticien TML. Bref, ce n'est pas une initiative bricolée dans un coin.
Le fonctionnement tient en quatre étapes, et c'est plutôt bien pensé. Collecte sur chantier, par palettes de 120x80 ou 100x100 cm avec un préavis de 72 heures. Logistique mutualisée: la filière utilise exclusivement des camions de TML en retour de tournée, ce qui évite de faire rouler des poids lourds à vide. Traitement industriel chez Vanheede. Puis émission d'un certificat de valorisation détaillant le procédé, les dates et les poids.
J'aime ce genre de design. Réutiliser les camions en retour de tournée, c'est exactement le type d'optimisation système qu'on devrait voir partout. Le dispositif couvre toute la France continentale, s'adresse aux entreprises (maîtres d'ouvrage, architectes, poseurs, gestionnaires d'installations) avec un volume minimum d'une palette, soit environ 100 m². Et le certificat émis alimente les certifications de bâtiment HQE, LEED et BREEAM.
Depuis sa création, OPTIMUM revendique plus de 1,2 million de m² collectés, soit plus de 4 000 tonnes détournées des décharges. Détournées des décharges: notez la formulation. Elle est exacte. Mais elle ne dit pas où ça part ensuite.
Le mot qui pose problème#
Voilà où je sors mon débogueur.
Le procédé OPTIMUM, c'est broyage, puis fabrication de pellets et granulés appelés CSR HPC, pour combustibles solides de récupération à haut pouvoir calorifique. Le mot combustibles est dans le nom. Ces granulés partent ensuite en traitement thermique à plus de 1 400°C, typiquement en cimenterie. Les fractions organiques brûlent et produisent de la chaleur. Les fractions minérales, post-combustion, sont incorporées dans le ciment. Ça tombe bien pour les dalles à envers bitume, dont plus de 50 % des matériaux sont des minéraux.
Donc, factuellement: on broie, on transforme en combustible, on brûle. Le terme technique pour ça, c'est valorisation énergétique. Pas recyclage matière.
Zero Waste France a tapé sur ce point dès son rapport de 2017. L'ONG reproche à la filière de présenter la collecte de moquette comme du recyclage alors qu'il s'agit de valorisation énergétique, donc d'incinération, plutôt que d'un véritable recyclage matière. Le rapport rappelait qu'en Europe, moins de 3 % des volumes de moquette sont collectés pour être recyclés. Et cette critique reste valable: aucune mise à jour officielle du rapport n'a été trouvée, et le taux de recyclage matière demeure très bas.
Je veux être honnête sur un truc: brûler une moquette en cimenterie pour remplacer du charbon ou du coke, ça vaut mieux que l'enfouir et la regarder pourrir des décennies. Sur ce point, je ne crache pas sur OPTIMUM. Mais valorisation énergétique et recyclage matière ne sont pas la même chose, et appeler la première du second, c'est une faute de nommage. En dev, une variable mal nommée finit toujours par tromper quelqu'un. Ici, c'est pareil.
Le vrai recyclage matière existe, mais à la marge#
Pour mesurer l'écart, il suffit de regarder qui fait autrement.
Sommer, société française créée en 1880 et leader européen du revêtement de sol textile événementiel, recycle réellement la matière sur ses moquettes aiguilletées 100 % polypropylène (les gammes Expostyle, Expoline, Expoglitter, Exposhow, Expografik). Le processus: détection des métaux, broyage, chauffage à 205°C, filtrage, puis production de granulés plastiques réutilisables. On reste dans la matière, on ne la brûle pas. Quatre recycleurs certifiés acceptent ces moquettes: PAPREC PLASTIQUES en France, plus Vanheede, DVA et PROFILLIN NV en Belgique. Condition stricte: moquettes sèches et propres, sans clous, résidus alimentaires, film protecteur ni colle.
Attention quand même au marketing. Sommer affiche des chiffres flatteurs sur l'impact carbone, mais les sources indépendantes restent prudentes: côté événementiel français, Urbyn estime à 8 % seulement la part de moquette collectée pour recyclage. C'est mieux que les moins de 3 % à l'échelle continentale, ça reste très faible.
Du côté des fabricants de dalles, Interface pousse son programme ReEntry, qui a collecté plus de 31 750 tonnes de dalles post-consommation depuis 2016. L'entreprise indique que 51 % des matériaux de ses produits proviennent de sources recyclées ou biosourcées, et a étendu en septembre 2024 son installation de recyclage à Scherpenzeel, aux Pays-Bas. Là, on parle de boucler la boucle, pas de la cramer.
Et le réemploi pur existe aussi: Balsan annonce 6 600 m² de moquette réutilisés lors des Jeux de Paris 2024. C'est anecdotique en volume, mais ça prouve que la moquette peut avoir une seconde vie sans passer par la flamme.
Le gisement événementiel, ce gâchis évitable#
Si je devais pointer un endroit où le système fuit, ce serait l'événementiel.
En France, environ 6 millions de m² de moquette habillent les stands de salons et conventions chaque année, les plus grands événements atteignant jusqu'à 140 000 m². Une bonne partie part à la benne après quelques jours. Le contraste avec nos voisins est gênant: en Allemagne et en Belgique, environ 40 % de la moquette événementielle est louée et réutilisée. Chez nous, le modèle reste largement jetable.
C'est typiquement le genre de problème système qui m'agace. Ce n'est pas un défi technique insurmontable, la location-réutilisation marche déjà ailleurs. C'est un problème d'organisation et d'habitude.
Et pour les particuliers, ça donne quoi#
OPTIMUM ne vous concerne pas si vous êtes un particulier: le dispositif s'adresse uniquement aux entreprises. Pour les vieux tapis et moquettes de la maison, c'est la REP qui prend le relais.
Depuis le 1er janvier 2023, les tapis et moquettes sont entrés dans la 12e catégorie de la REP Ameublement gérée par Ecomaison, au titre de la décoration textile. Cette catégorie couvre rideaux, voilages, tapis décoratifs, tapis fonctionnels, paillassons, moquettes événementielles amovibles et moquettes. Le marché de la décoration textile pèse environ 100 000 tonnes mises sur le marché chaque année, avec des objectifs de collecte de 14 000 tonnes en 2023 puis 41 000 tonnes en 2027.
Concrètement, on dépose dans les conteneurs dédiés aux textiles d'ameublement, en déchèterie ou en magasin d'ameublement. À ne pas confondre avec les bornes de textile pour vêtements, ce n'est pas la même filière. L'accès en déchèterie est gratuit pour les particuliers dans la limite de 3 tonnes par an et par foyer. Sinon, la moquette non recyclée finit le plus souvent incinérée avec récupération de chaleur, ou enfouie en installation de stockage de déchets non dangereux.
Le réflexe utile, si vous achetez neuf: privilégier une moquette recyclable, sans bitume ou monocomposant (polyamide pur, polyester pur). C'est ce qui rend le recyclage matière possible plus tard, au lieu de condamner le produit à la combustion. La logique vaut pour bien d'autres produits, je l'ai vu détaillée dans le panorama des filières de recyclage en France: la recyclabilité se décide à la conception, pas en fin de vie.
Mon verdict#
OPTIMUM n'est pas une arnaque. C'est un dispositif logistique sérieux qui détourne des milliers de tonnes de moquette de la décharge, avec une traçabilité réelle et une mutualisation intelligente du transport. Sur ce plan, respect.
Mais ce n'est pas du recyclage matière, et le présenter comme tel entretient une confusion. Brûler proprement en cimenterie, c'est de la valorisation énergétique via les CSR, un maillon utile mais pas le sommet de la hiérarchie des déchets. Le vrai progrès viendra de la réduction à la source, du réemploi (comme dans la construction circulaire et le réemploi de matériaux) et du recyclage matière, quand la composition le permet. La montée en puissance de la REP, comme on l'a vu dans le textile, peut y aider, à condition de financer le tri matière et pas seulement la collecte avant combustion.
Appelez les choses par leur nom. Le reste suivra plus facilement.
Sources#
- OPTIMUM, le dispositif
- OPTIMUM, nous connaître
- OPTIMUM, foire aux questions
- Vanheede, le système de reprise OPTIMUM
- Balsan, comment recycler sa moquette
- Zero Waste France, rapport moquette « La planète au bout du rouleau »
- Zero Waste France, dossier moquette
- Sommer, comment recycler les moquettes
- Urbyn, l'événementiel fume-t-il trop la moquette
- Environnement Magazine, Ecomaison collecte la décoration textile
- Ecomaison, filières ameublement
- ADEME, que faire de mes tapis
- Interface, extension des capacités de recyclage en Europe





