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Carbios Longlaville : où en est le projet PET en 2026

Carbios Longlaville : où en est le projet PET en 2026

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Quand j'ai vu passer dans la veille hebdomadaire un titre annonçant que Carbios "démarre Longlaville en juin 2026", j'ai recroisé mes sources. Le titre est faux. La réalité, telle qu'elle ressort du communiqué Carbios du 30 mars 2026 et des résultats annuels publiés le 17 avril, c'est que l'usine de biorecyclage enzymatique du PET à Longlaville (Meurthe-et-Moselle) ne démarrera pas avant le premier semestre 2028. Ce qui se joue en mai et juin 2026, c'est autre chose, et c'est plus intéressant à raconter.

Ce que tout le monde mélange#

Carbios a posé la première pierre du chantier de Longlaville en octobre 2024, en grande pompe, avec ses partenaires actionnaires : L'Oréal, Nestlé Waters, PepsiCo, Suntory Beverage & Food Europe. Initialement, la mise en service était prévue mi-2025. Puis 2027. Puis premier semestre 2028. Le calendrier a glissé trois fois, à chaque fois pour des raisons de financement.

Le projet coûte 230 millions d'euros au total. L'aide publique sécurisée s'élève à 42,5 millions d'euros (ADEME + Région Grand Est dans le cadre du PIA). Le reste, soit environ 187 millions, doit être bouclé via un mix dette bancaire, equity privée et engagements de pré-commercialisation. C'est ce dernier morceau qui est l'enjeu de 2026.

Le 30 mars 2026, Carbios a publié un communiqué annonçant que les discussions avec les partenaires bancaires et les investisseurs en fonds propres avaient suffisamment avancé pour viser un closing au troisième trimestre 2026. Pas une mise en service, un closing financier. Nuance majeure.

Ce qui se passe vraiment en mai-juin 2026#

Trois choses concrètes.

La première, c'est la finalisation des contrats de pré-commercialisation. Carbios a déjà signé des engagements couvrant près de 50 % de la capacité annuelle de 50 000 tonnes. Ces contrats sont multi-années, signés avec L'Oréal et L'Occitane en Provence (côté cosmétique, mai 2025), avec deux acteurs majeurs des boissons non encore nommés publiquement (novembre 2025), et dans la filière textile pour le filament destiné aux pneus. L'objectif annoncé est d'atteindre 70 % de capacité pré-engagée avant le closing.

La deuxième, c'est la sécurisation de l'approvisionnement amont. Pour faire tourner une usine de 50 000 tonnes par an, il faut un flux de PET post-consommation préparé, lavé, trié. Carbios a deux contrats : Landbell Group (Allemagne) pour environ 15 000 tonnes annuelles à partir de 2026, et Hündgen Entsorgungs (Allemagne aussi) pour 15 000 tonnes supplémentaires fin 2026. Soit 60 % du besoin matière sécurisé. Le reste viendra de partenaires français pas encore annoncés. Sur ce front, la difficulté n'est pas le tonnage brut (la France collecte 250 000 tonnes de bouteilles PET par an, l'Allemagne le double), c'est la qualité de la préparation : barquettes opaques, films, étiquettes multicouches.

La troisième, c'est la consolidation cash. Carbios disposait de 59 millions d'euros de trésorerie au 31 décembre 2025. Avec un brûle-cash 2026 estimé à 20 millions hors projet Longlaville, la société a une visibilité au-delà des douze prochains mois mais pas plus. Le closing du financement industriel n'est pas une option, c'est une condition d'existence pour le projet. Si Carbios rate la fenêtre Q3 2026, le projet sera de nouveau repoussé. Ou abandonné.

La techno, sans le marketing#

Le procédé de Carbios, breveté sous le nom C-ZYME, n'est pas la fameuse "PETase" japonaise dont on parle dans la presse grand public. C'est une enzyme d'origine bactérienne, ingénierée pour atteindre des performances industrielles : LCC ICCG, une cutinase de feuilles compostées dont les chercheurs de Toulouse Biotechnology Institute (INRAE + INSA + CNRS) ont identifié neuf mutations qui multiplient son activité par dix mille.

La réaction est une hydrolyse enzymatique. Le PET est broyé, mis en suspension dans un milieu aqueux à pH et température contrôlés (environ 65°C). L'enzyme coupe les liaisons ester et libère les monomères : acide téréphtalique (PTA) et monoéthylène glycol (MEG). Ces monomères sont purifiés puis envoyés en repolymérisation chez un producteur de PET classique. Le PET ainsi obtenu est chimiquement identique au PET vierge issu du pétrole.

Avantage technique majeur sur la concurrence : la techno fonctionne sur tous les PET, y compris les multicouches, les colorés foncés, le polyester textile. Le recyclage mécanique classique du PET bute sur ces fractions. Le recyclage chimique par méthanolyse (Loop Industries, Eastman) produit du diméthyl téréphtalate (DMT), un monomère intermédiaire qu'il faut ensuite reconvertir en PTA. Carbios produit directement le PTA, donc se branche sur les lignes PET existantes sans étape supplémentaire. C'est pour ça que l'usine est implantée à côté du site Indorama Ventures de Longlaville : intégration logistique directe.

Pourquoi le calendrier a tant glissé#

Il faut être franc, le calendrier initial était trop optimiste. Annoncer en 2021 une usine commerciale opérationnelle en 2025, sur un procédé enzymatique jamais industrialisé à cette échelle, c'était de l'ambition de communication boursière. La réalité du scale-up industriel, c'est :

  • Un démonstrateur de 100 kg par jour à Clermont-Ferrand validé en septembre 2021.
  • Un facteur d'échelle de 1 à 1 500 entre démonstrateur et usine commerciale (50 000 tonnes annuelles équivalent à 137 tonnes par jour).
  • Des optimisations sur la production d'enzyme (Novozymes est partenaire), sur la régénération du milieu réactionnel, sur la séparation des monomères.

Chaque cran d'échelle révèle des problèmes qu'on ne voit pas en pilote. C'est normal. Ce qui n'est pas normal, c'est de promettre 50 000 tonnes commerciales sans avoir passé d'étape intermédiaire à 5 000 ou 10 000 tonnes. Carbios a payé cette erreur de scale-up direct par trois ans de retard et plusieurs augmentations de capital dilutives pour les actionnaires.

La concurrence ne dort pas#

Pendant que Carbios règle ses problèmes de financement, les concurrents avancent. Loop Industries (Canada), allié à Suez sur le projet Infinite Loop en France, a renégocié son partenariat plusieurs fois mais maintient un site européen à l'étude. Eastman a démarré son usine de méthanolyse à Kingsport (Tennessee) en 2024 avec une capacité de 110 000 tonnes annuelles, et projette une seconde unité à Longlaville voisine de la zone industrielle de Charleville-Mézières pour 2027. Garbo (Italie) opère sa ligne ChemPET à 6 tonnes par jour, échelle pilote, mais avec un procédé glycolyse économe en énergie. Aux États-Unis, PureCycle Technologies vise le polypropylène recyclé, segment voisin. Et l'écosystème japonais autour de Jeplan et Pet Refine Technology dépose en silence des brevets sur la dépolymérisation glycolytique du PET. Carbios n'a pas le monopole de la dépolymérisation industrielle. Il a le monopole, pour l'instant, de l'enzymatique à l'échelle commerciale. C'est une fenêtre, pas un fossé.

Pourquoi ça reste un projet important#

Malgré les retards, le projet de Longlaville reste structurellement important pour la filière européenne du recyclage plastique. Trois raisons.

D'abord, l'obligation réglementaire. La directive européenne sur les emballages PPWR fixe un seuil minimum de 25 % de PET recyclé dans les bouteilles à partir de 2025, qui montera à 30 % en 2030. Le mandat 2025 n'est atteint qu'à 24 % en moyenne européenne, avec des écarts énormes entre pays. La filière a besoin de nouvelles capacités de production de PET recyclé qualité contact alimentaire. Le PET de Carbios sortira en grade alimentaire dès la sortie d'usine, sans surcoût de purification. C'est un avantage commercial réel.

Ensuite, le textile. Le polyester représente plus de 50 % des fibres textiles produites dans le monde, soit environ 60 millions de tonnes annuelles. Le recyclage fibre-to-fibre du polyester reste anecdotique : moins de 1 % à l'échelle mondiale. La techno enzymatique de Carbios permet de traiter les vêtements 100 % polyester, et avec quelques adaptations, les polycotons (où le projet Circ à Saint-Avold opère sur une autre voie chimique). Si les usines tournent, on aura enfin une vraie filière industrielle textile-vers-textile.

Enfin, le modèle. Carbios ne veut pas être un opérateur, mais un licencieur de techno. L'usine de Longlaville est une vitrine, pas un objectif en soi. Le vrai business model, c'est de vendre la licence à des producteurs PET existants partout dans le monde. Carbios a signé en novembre 2024 un accord avec Wankai New Materials, un producteur chinois de PET, pour la construction d'une première usine en Chine. C'est cohérent avec l'ambition affichée de capturer 8 à 12 % du marché mondial du rPET à l'horizon 2035 via le modèle de licences.

Ce qui peut encore mal tourner#

Je serais malhonnête de ne pas lister les risques. Il y en a trois.

Le premier, c'est le closing lui-même. Lever 187 millions d'euros sur un projet industriel en partie démontré seulement à 100 kg par jour, dans un contexte de hausse des taux et de prudence des fonds infrastructure verts, c'est tendu. Si l'un des partenaires bancaires se retire, l'équilibre du tour de table peut s'effondrer.

Le deuxième, c'est la mise en route. Une usine de procédé enzymatique industriel à 50 000 tonnes, ça n'a jamais été fait. Les phases de démarrage durent généralement 12 à 18 mois entre la livraison mécanique et l'atteinte du régime nominal. Si la montée en charge dérape, les contrats de pré-commercialisation peuvent être renégociés à la baisse.

Le troisième, c'est le marché. Le rPET vendu en Europe à des marques cosmétiques et boissons l'est avec une prime de 600 à 800 dollars la tonne par rapport au PET vierge. Cette prime est tenable tant que les obligations réglementaires sont strictes et tant que les consommateurs valorisent l'emballage recyclé. Si la PPWR est assouplie sous pression industrielle, si le pétrole repart à la baisse, si les marques arbitrent en faveur du moins cher, la prime fond. Le précédent Renewcell, faillite en février 2024, est un rappel utile : avoir la techno et les engagements clients ne suffit pas si le prix de marché ne couvre pas les coûts.

Mon avis#

Carbios est un projet qui mérite qu'on le suive de près, mais qui ne mérite pas la communication enthousiaste qui l'entoure. Le slogan "première usine mondiale de biorecyclage du PET" est techniquement exact, et c'est précisément pour ça que c'est risqué : aucun retour d'expérience industriel sur cette techno à cette échelle, partout dans le monde. Tout est à apprendre en marchant.

Le management de Carbios a fait un choix stratégique défendable : maintenir le projet français plutôt que de l'abandonner pour une licence directe en Chine, malgré la dilution actionnariale et les retards. C'est un pari sur la souveraineté industrielle française et européenne, soutenu par l'État et la Région Grand Est. Si le projet aboutit en 2028 avec une montée en charge réussie, la France aura une avance technologique réelle sur un segment de l'économie circulaire des plastiques que personne d'autre n'occupe à cette échelle.

Si le closing rate, si la techno bute sur des problèmes de scale-up imprévus, si le marché ne tient pas la prime de prix attendue, l'investissement public sera perdu et l'industrialisation sera reportée à un repreneur étranger. Le risque est réel.

Pour les acteurs de la filière REP emballages et du recyclage plastique en France, le bon réflexe est de regarder ce qui se passe à Longlaville sans s'enthousiasmer ni cracher dessus. Trois étapes à surveiller : le communiqué du closing financier (Q3 2026), les premières livraisons mécaniques sur site (probablement mi-2027), et le premier lot de PTA produit en régime nominal (S1 2028 si tout va bien, plus tard sinon). C'est à ce dernier moment, et pas avant, qu'on saura si le pari est gagné.

Sources#

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