Pendant vingt ans, on a vendu l'incinération comme une solution "énergétique". La vérité, c'est que chaque four français crache du CO2 à plein régime, et que personne n'avait vraiment envie d'en parler. Là, ça bouge. Pas par grandeur d'âme. Par calcul.
Le Mans démarre en 2026 le premier démonstrateur industriel de captage CO2 sur un incinérateur français. 10 tonnes de CO2 capturées par jour, taux annoncé de 90 %, 8 M€ mis sur la table par Veolia pour ce site seul (12 M€ pour l'ensemble du programme, selon Le Journal des Entreprises). Sur le papier, c'est anecdotique. Dans la réalité, c'est le premier caillou d'une montée en charge qu'on attend depuis dix ans.
Le vrai sujet : pourquoi maintenant#
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Applis de tri des déchets : les 5 meilleures en 2026.
Soyons honnêtes, la techno du captage, on sait faire depuis les années 2000. Ce qui manquait, c'est l'incitation. Aujourd'hui, deux choses ont changé.
Un : à partir de 2028, l'ETS européen intègre l'incinération. Traduction concrète, un exploitant qui brûle plus de 20 MW (en gros, au-delà de 60 000 tonnes/an) va voir son coût au tonnage grimper de 30 à 40 %. Pour un gros incinérateur francilien, ça se compte en dizaines de millions par an. Du jour où ce chiffre tombe dans les tableurs, le captage passe de "projet innovation" à "ligne budgétaire défensive".
Deux : la DGE a posé des objectifs CCUS à 4-8 MtCO2/an d'ici 2030, et 15-20 MtCO2/an à l'horizon 2050. Les incinérateurs sont un gisement évident. Le parc français, c'est 127 installations en 2023, dont 97 % produisent déjà de l'énergie. On a les points d'émission concentrés, on a souvent le foncier sur site, et on a une filière déchets qui ne peut pas délocaliser son problème en Chine. Autant dire, le vrai sujet n'est pas "faut-il capter", c'est "qui paie, à quel rythme".
Le Mans, le seul site concret#
Inutile de tourner autour du pot : aujourd'hui, il n'y a qu'un seul démonstrateur industriel qui sort de terre. Le Mans. Veolia installe son dispositif sur l'incinérateur de Syner'val, une unité qui traite 150 000 tonnes de déchets par an et qui émet 130 000 tCO2/an. L'objectif affiché : capter 10 t/jour, taux de 90 %, mise en service 2026. 8 M€ sur ce site, 12 M€ sur l'ensemble du programme Veolia.
Pour le contexte, l'UVE du Mans produit 170 GWh de chaleur et 58 GWh d'électricité par an, de quoi alimenter l'équivalent de 17 000 logements. C'est une unité de taille moyenne, bien gérée, avec un raccordement réseau de chaleur. Le profil parfait pour tester sans prendre de risque politique. Pas Paris, pas un mastodonte. Un site qui peut rater sans faire la une.
Mon avis : c'est exactement comme ça qu'on doit lancer ces démonstrateurs. Trop de projets français meurent parce qu'on vise le plus gros site tout de suite, et qu'un retard devient un scandale national. Le Mans, si ça dérape, on corrige et on apprend. Si ça marche, on duplique.
Île-de-France : la bombe à retardement#
Le vrai enjeu, il est ailleurs. Le Syctom, c'est 2 MtCO2/an à lui seul. Les incinérateurs franciliens cumulés, on est autour de 5 MtCO2/an, dont à peu près la moitié issue de biomasse (papier, carton, bois, biodéchets résiduels). Ce détail change tout. Capter du CO2 biogénique, ce ne sont plus des "émissions évitées", ce sont des émissions négatives. Sur le plan comptable, c'est le saint graal de la décarbonation.
Sauf que côté Syctom, on est encore à la phase décision. Un projet pilote CCS est attendu en 2026, plutôt sur Ivry. Ivry, c'est la nouvelle UVE "L'Interval", 350 000 t/an, dimensionnée pour 1,4 million d'habitants. Le site où ça a le plus de sens. Mais soyons clairs, décision en 2026 ne veut pas dire captage en 2026. On parle probablement d'une mise en service fin de décennie, au mieux.
Et je passe sur Saint-Ouen, où un programme microalgues a été lancé en 2016 sur 2,7 M€ (dans une enveloppe globale de 191 M€ de rénovation, SETEC Environnement). Objectif de l'époque : absorber 20 % des émissions de l'UVE. Franchement, j'ai cherché des résultats post-2021, je n'ai rien trouvé qui tienne la route. Je préfère le dire plutôt que de recycler le communiqué de presse. En l'état, je ne compte pas Saint-Ouen dans la colonne "opérationnel".
Stocker le CO2 : le maillon qu'on oublie#
Capter, c'est la moitié du job. Il faut ensuite envoyer le CO2 quelque part. Pour l'Île-de-France, la réflexion porte sur le Dogger, cet aquifère salin profond situé entre 1 500 et 2 000 m sous la région, utilisé pour la géothermie depuis 1971. Le site de Grandpuits est à 1 800 m de profondeur, avec C-Questra comme opérateur (Environnement Magazine, janvier 2025).
C'est techniquement faisable, mais ça pose deux questions que personne n'aime aborder en conférence de presse. Un : l'acceptabilité. Stocker du CO2 pressurisé sous des millions d'habitants, il va falloir expliquer. Deux : le risque. À 0,5 % de concentration, le CO2 devient toxique. Le cas de Lac Nyos au Cameroun en 1986 (1 700 morts dans un rayon de 25 km) reste le scénario cauchemar qu'aucun ingénieur ne cite spontanément, mais que tout le monde a en tête. Le risque opérationnel n'est pas le même sur un site bien surveillé, je le sais, mais le public, lui, n'en a rien à faire du différentiel de risque. Il voudra des garanties.
À l'ouest, le projet GOCO2 Grand Ouest avance sur un autre modèle : plus de 2 Md€, un pipeline jusqu'à Donges, six industriels partenaires. L'incinération n'est pas au centre du projet, mais la logistique pourrait accueillir des flux UVE à terme.
Ce qui va décider la bascule#
J'écris ça avec peu d'illusions : le captage sur incinérateur ne passera pas à l'échelle par conviction écologique. Il passera à l'échelle parce que l'ETS va rendre le statu quo plus cher que l'investissement. Le coût du captage industriel tourne autour de 100-150 €/tCO2 transport et stockage inclus (ordre de grandeur pour l'industrie en général, pas spécifiquement UIOM, je préfère être honnête sur ce point). Rapprochez ça d'un quota carbone qui va mécaniquement monter, et le calcul se fait tout seul.
Deux risques que je surveille. D'abord, le financement. Sans intégration propre au marché carbone, le porteur de projet avance à l'aveugle. Ensuite, l'effet de file d'attente. Si tout le monde veut capter en même temps à partir de 2028, les bureaux d'études spécialisés vont saturer, les prix des équipements vont grimper, et les retards s'accumuleront comme pour l'éolien en mer.
Une petite parenthèse, parce que je pense à ça depuis l'annonce du Mans. Dans les années 2000, quand on discutait autour de LAN parties entre deux parties de WoW, on se disait que l'incinération c'était "mieux que l'enfouissement, mais pas génial". Vingt ans plus tard, la réponse honnête arrive enfin : oui, c'est mieux, mais il fallait le coupler à un captage. On a juste perdu deux décennies parce que personne n'avait envie de payer.
Si vous voulez creuser d'autres boucles où le déchet devient un intrant énergétique, jetez un œil à l'article sur les farines animales gazéifiées dans l'Orne, ou au dossier sur le recyclage du plâtre BTP avec la REP PMCB. Et pour le contexte général, la question de comment impliquer les enfants dans le zéro déchet au quotidien rappelle une chose simple : tout ça n'a de sens que si on attaque aussi le tonnage en amont.
Ce que je retiens#
Le Mans, c'est le premier clou. Ivry, c'est la décision qui dira si la France joue vraiment ou si elle attend Bruxelles. Saint-Ouen, tant qu'on n'a pas de chiffres post-2021, je le considère comme un symbole, pas comme une preuve. Et l'échéance 2028 de l'ETS, c'est ce qui va trancher. En clair, on a deux ans pour passer de "projet innovant" à "ligne budgétaire obligatoire". Le reste, c'est du théâtre.
Sources#
- Révolution Énergétique, Cet incinérateur high-tech va recevoir un système de captage de CO2
- Le Journal des Entreprises, Veolia au Mans : unité de valorisation énergétique avec captage carbone
- Déchets Infos, Le Syctom réfléchit au captage et stockage de son CO2
- Déchets Infos, Les quotas de CO2 pourraient faire grimper les coûts
- Environnement Magazine, Stocker le CO2 pressurisé dans le sous-sol francilien
- Syctom Paris, Présentation du syndicat





