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Sabic Geleen : 1re huile pyrolyse TACOIL mixte plastiques

Sabic Geleen : 1re huile pyrolyse TACOIL mixte plastiques

Par Guillaume P.

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Guillaume P.

Geleen, Pays-Bas, 27 août 2025. Plastic Energy annonce la production du premier lot de TACOIL au sein de la joint-venture SPEAR opérée avec Sabic, sur le site pétrochimique de Chemelot. Première huile de pyrolyse issue de plastiques post-consommation mixtes intégrée directement à un vapocraqueur Olefins 4, capacité nominale 20 000 t/an d'intrants déchets. Sept ans après l'accord initial de 2018, le site passe enfin du papier aux molécules.

Pour la filière recyclage chimique européenne, c'est un signal opérationnel rare. Sabic n'est pas Carbios ni Eastman, qui développent des procédés propriétaires sur monoflux PET. Sabic raffine. Et Sabic vient de brancher une unité de recyclage avancé sur son cracker historique.

Ce que produit réellement le site de Geleen#

Le site SPEAR (Sabic Plastic Energy Advanced Recycling BV) traite des plastiques post-consommation jugés non recyclables mécaniquement : films souillés, multicouches, polyoléfines mélangées. Procédé : pyrolyse anaérobie thermique brevetée par Plastic Energy, baptisée TAC. Chauffage en absence d'oxygène, cracking des chaînes polymères, condensation d'une fraction liquide hydrocarbonée nommée commercialement TACOIL.

Cette huile remplace le naphta fossile en entrée du vapocraqueur Sabic Olefins 4 voisin (capacité éthylène 675 000 t/an, source Argus Media et données GPCA). Après hydrotraitement dans une unité dédiée nouvellement construite, le TACOIL est crackée en éthylène et propylène, puis polymérisée en polyéthylène et polypropylène certifiés circulaires sous la marque Trucircle de Sabic.

Capacité nominale annoncée : 20 000 t/an de déchets en entrée. À titre de comparaison, l'unité Eastman de Kingsport (Tennessee) traite 110 000 t/an de PET par méthanolyse, et l'usine Carbios de Longlaville visera 50 000 t/an de PET préparé par biorecyclage enzymatique. SPEAR joue dans une catégorie inférieure en volume, mais sur un flux que Carbios et Eastman ne touchent pas : les polyoléfines mélangées, c'est-à-dire le tonnage le plus lourd et le plus problématique du gisement déchets ménagers européen.

L'investissement total n'a pas été communiqué publiquement par les deux partenaires. Le projet bénéficie d'une subvention du programme Top Sector Energy du ministère néerlandais des Affaires économiques, montant non divulgué. La complétion mécanique du site est intervenue fin 2024, le commissioning a duré huit mois avant le premier lot d'août 2025.

Le contexte stratégique : un cracker fossile qui ferme à côté#

Pour comprendre l'enjeu de Geleen, il faut sortir du seul scope SPEAR. Sabic a définitivement arrêté son vapocraqueur Olefins 3 du même site Chemelot en juillet 2024 après une opération de maintenance. Capacité éthylène perdue : 550 000 t/an. Olefins 4, capacité 675 000 t/an, reste seul actif sur place. Le groupe a aussi confirmé en 2025 la fermeture définitive de son cracker éthylène britannique de Wilton.

Lecture brute : Sabic réduit son empreinte cracker vierge en Europe et se rabat sur un site unique qu'il alimente partiellement en matière première recyclée. Le pari économique repose sur la prime que les marques sont prêtes à payer pour un polymère contenant de la matière chimiquement recyclée, calculée par allocation mass balance. Sans cette prime, l'huile de pyrolyse reste deux à cinq fois plus chère que le naphta fossile au baril.

Les premiers acheteurs aval sont déjà identifiés. Mars a déployé en 2022 un emballage flexible BOPP pour ses barres KIND® fabriqué avec du polypropylène Trucircle de Sabic issu de la chaîne Landbell-Plastic Energy-Taghleef. Unilever a lancé en 2020 plus de 7 millions de pots de glace Magnum en polypropylène circulaire Trucircle, première utilisation alimentaire de PCR pyrolysé dans l'industrie de la crème glacée. Tupperware a présenté des pailles et gobelets en PP circulaire issu de la même filière. Ces marques ont déjà absorbé les volumes pilotes ; SPEAR doit maintenant alimenter la phase commerciale.

La promesse food-contact et le piège qu'elle cache#

Argument central de Sabic et Plastic Energy : le polymère issu du TACOIL hydrotraité passe les exigences food-contact européennes, là où le recyclage mécanique des polyoléfines en bouteilles alimentaires reste largement interdit faute de traçabilité moléculaire suffisante. C'est techniquement vrai. Après cracking et repolymérisation, on obtient un PP ou un PE moléculairement identique au vierge, donc éligible au contact alimentaire.

Sauf que cette identité moléculaire crée un autre problème, et c'est là que le débat se durcit. Comment prouver qu'un pot de glace donné contient bien du polymère recyclé, puisque la molécule est rigoureusement identique à celle issue du naphta fossile ? Réponse de l'industrie : la méthode dite mass balance.

Le principe : si le cracker reçoit 20 % de TACOIL et 80 % de naphta fossile, le producteur peut attribuer 20 % de sa production sortante comme "contenant recyclé certifié". Cette allocation est validée par le standard ISCC PLUS sur audit tiers, et reconnue depuis avril 2027 par le règlement européen PPWR pour comptabiliser le contenu recyclé minimal imposé aux emballages.

Le hic, c'est la flexibilité d'attribution. L'industrie a obtenu que les molécules destinées aux applications carburant puissent être exclues du calcul (free attribution). Concrètement, si une raffinerie crack du TACOIL et qu'une partie part en kérosène, ce volume n'est pas comptabilisé comme dilution dans le bilan recyclé attribuable au polymère. Effet : on peut afficher 40 % de contenu recyclé sur un emballage qui ne contient physiquement aucun atome recyclé identifiable, à condition que le bilan amont du cracker tienne.

Ce que disent les critiques, chiffres en main#

Zero Waste Europe a publié en novembre 2024 un rapport intitulé "Fifty years: chemical recycling's fading promise". Le titre annonce la couleur. Le centre de l'argumentaire repose sur une analyse historique : depuis les années 1970, plus de 90 projets de recyclage chimique de plastiques à grande échelle ont été annoncés en Europe et en Amérique du Nord. La plupart ont été abandonnés, faillis, ou n'ont jamais atteint la capacité nominale annoncée.

Citation centrale de l'ONG, reprise au professeur Jean-Paul Lange (ex-chercheur Shell, université de Twente) : il faudra encore cinquante ans pour scaler industriellement le recyclage chimique du plastique. Pas cinq, pas dix. Cinquante. La raison invoquée : la pyrolyse impose une étape thermique très énergivore, peu compatible avec une décarbonation rapide.

Le rapport technique de Zero Waste Europe de 2025 cite un cas chiffré frappant : l'unité Agilyx aux États-Unis aurait émis 3 tonnes de CO₂ par tonne de plastique traité en 2019, et jusqu'à 47 tonnes/tonne l'année précédente, selon les déclarations de l'opérateur à l'agence environnementale de l'Oregon. Ces chiffres font débat parce qu'ils incluent les ratés du commissioning, mais ils donnent un ordre de grandeur de l'aléa industriel auquel reste exposée la pyrolyse non mature.

Chemical Recycling Europe, lobby industriel, a réfuté en réponse l'analyse de Zero Waste Europe en jugeant les extrapolations abusives. Greenpeace, de son côté, qualifie la mass balance accounting de "greenwashing flagrant" et appelle l'UE à dismisser cette comptabilité flexible pour soutenir les solutions amont, à savoir prévention et réemploi. Le débat est aussi politique que technique.

Le scénario que je retiens : trois trajectoires possibles#

À ce stade, sur la base des faits disponibles à mai 2026, je vois trois scénarios pour SPEAR Geleen à horizon 2028.

Scénario A, ramp-up nominal. Le site atteint sa capacité nominale 20 000 t/an d'entrée déchets d'ici fin 2026, produit 14 000 à 16 000 t/an de TACOIL effectivement injectées dans Olefins 4, et alimente une chaîne polymère circulaire stable pour Mars, Unilever, et deux à trois clients FMCG supplémentaires (probablement L'Oréal, Reckitt ou Henkel sur leurs gammes premium). Probabilité : moyenne. Conditions : pas de défaillance majeure de l'unité d'hydrotraitement nouvellement construite, et maintien d'une prime mass balance d'au moins 800 euros/tonne sur le polymère vierge.

Scénario B, ramp-up partiel et arbitrage économique. Le site tourne à 30-60 % de la capacité nominale faute de gisement déchets suffisamment qualifié en amont (les plastiques mixtes post-consommation triés au standard requis sont rares en Europe). Le partenariat avec Landbell, Siemer, et Afvalfonds Verpakkingen sécurise une part du flux, mais reste tributaire des centres de tri locaux. Probabilité : forte. Conditions : c'est la trajectoire la plus probable selon l'historique du secteur. Eastman Kingsport tournait à 70 % en juillet 2024, deux ans après démarrage. SPEAR suivra probablement le même pattern.

Scénario C, arrêt prolongé. Une défaillance technique majeure sur le procédé TAC ou sur l'intégration au cracker provoque un arrêt de plusieurs mois. Le coût économique pousse Sabic à reconsidérer sa stratégie de recyclage chimique en Europe, dans un contexte où le groupe ferme déjà des crackers vierges et où la demande aval premium ne suit pas. Probabilité : faible mais non nulle. Conditions : crise prix du naphta fossile à la baisse durable, ou échec PPWR à imposer les seuils de contenu recyclé sur les emballages food-contact.

Mon pari : scénario B, avec un montée progressive vers 50 % de capacité nominale d'ici 2028. Le projet ne s'effondrera pas, mais il ne livrera pas la promesse marketing initiale de 20 000 t/an. Pour la filière polyoléfines mélangées européenne, c'est déjà un acquis significatif : c'est le premier site opérationnel à cette échelle en intégration directe avec un cracker existant.

Pourquoi Geleen compte plus que Carbios ou Eastman#

Carbios à Longlaville, Eastman à Kingsport, et SPEAR à Geleen ciblent des marchés disjoints. Cette distinction est mal comprise et systématiquement gommée dans la communication publique.

Carbios traite du PET monoflux, l'enzyme PHL7 dépolymérise l'éthylène téréphtalate en TPA et MEG, remonomérisation puis repolymérisation. Application : bouteilles, textile polyester, barquettes thermoformées. Le gisement PET est déjà bien collecté en France via la consigne mécanique et les bacs jaunes, et le marché du rPET est mature avec des prix solides. Carbios attaque un segment où la demande est tirée par la PPWR (30 % contenu recyclé minimum dans les bouteilles PET au 1er janvier 2030).

Eastman à Kingsport fait de la méthanolyse de polyesters, principalement PET et copolyester Tritan. Procédé chimique sans pyrolyse, rendement matière supérieur, mais limité aux flux polyester.

SPEAR Geleen attaque le gisement polyoléfines mélangées post-consommation. Films plastiques souples, polypropylène souillé, polyéthylène basse densité avec contaminants. C'est le flux qui finit aujourd'hui massivement en incinération ou en CSR, parce que mécaniquement irrécupérable pour applications haute qualité. C'est aussi le flux le plus volumineux du déchet plastique européen, environ 60 % du gisement post-consommation. Si la pyrolyse Plastic Energy/Sabic fonctionne en routine, elle ouvre la porte à une voie de valorisation matière pour un flux jusqu'ici condamné à la combustion.

Donc on ne compare pas pommes et pommes. On compare trois filières chimiques distinctes adressant trois gisements distincts. Le débat "pyrolyse vs enzymatique" est souvent mal posé. La vraie question : peut-on bâtir un parc industriel européen qui combine ces trois voies sur leurs gisements respectifs, avec un contrôle réglementaire serré sur la mass balance ?

Ce que ça change pour les opérations en France#

Pour les acteurs français de la collecte et du tri, SPEAR Geleen est un signal de marché : un débouché industriel européen vient d'ouvrir pour les flux polyoléfines mélangées triés à un standard suffisant. Les centres de tri qui investissent dans le surtri optique de films PE et PP basse qualité ont désormais un acheteur potentiel structurellement présent, à 350 km de la frontière belge.

Pour les éco-organismes, en particulier Citeo, la question devient : faut-il subventionner l'export vers Geleen, ou financer un équivalent français ? Total à Grandpuits a démarré en mars 2026 sa première usine française de recyclage chimique avec une capacité de 15 000 t/an, légèrement inférieure à SPEAR. Plusieurs autres projets sont à l'étude, mais aucun n'atteint encore la maturité opérationnelle de Geleen.

Pour les industriels FMCG implantés en France et soumis aux seuils PPWR à compter d'août 2026, Geleen est un sourcing complémentaire intéressant via Sabic Trucircle, surtout pour les emballages alimentaires où le PCR mécanique reste interdit. Le PCR chimique mass balance via SPEAR offre un chemin de conformité réglementaire que peu de fournisseurs proposent à l'échelle industrielle aujourd'hui.

Reste la question politique du mass balance. Si l'UE durcit les règles d'attribution post-2027 et exclut le free attribution carburant, l'économie de SPEAR change radicalement. C'est le risque réglementaire que les marques absorberont si les volumes restent marginaux ; c'est un risque structurel si SPEAR devient un sourcing principal.

Ce que je dirais à un dirigeant FMCG ou collectivité aujourd'hui : tester un sourcing TACOIL via Sabic Trucircle sur un produit pilote en 2026-2027, mais ne pas bâtir une stratégie PPWR uniquement sur cette voie. Le mix recyclage mécanique + recyclage chimique avec arbitrage par procédé selon le flux reste la stratégie défensive. SPEAR Geleen est un acquis industriel ; ce n'est pas encore une certitude industrielle.

Le débat est ouvert. Personne ne sait si la pyrolyse industrielle franchira le cap de la commercialité durable. Mais à Geleen, pour la première fois en Europe, on a une infrastructure intégrée qui tourne avec des molécules mesurables qui sortent. Ça compte.

Sources#

Pour aller plus loin#

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